Et au-dessus vole une rivière

« Les petits ruisseaux font les grandes rivières ». Ce dicton prend une signification toute particulière quand on l’applique à la forêt amazonienne. En guise de rivières : des nuages, et en guise de ruisseaux : des arbres. Tu n’y comprends rien ? Pas d’inquiétude, on t’explique tout. Bienvenue au pays des « rivières volantes » !

Rivières volantes

Une rivière volante au-dessus de la forêt tropicale (Image: xura/CanStockPhoto)

Un phénomène météorologique…

Prenons les choses dans l’ordre. Dans l’Océan Atlantique, au niveau de l’équateur, là où le rayonnement solaire est le plus fort, de grandes quantités d’eau s’évaporent et créent des nuages. Ceux-ci, poussés par les vents alizés venant de l’est, se déversent sous forme de pluie sur la partie nord du continent sud-américain, l’Amazonie. Cette région d’une superficie 133 fois plus grande que celle de la Suisse est au bénéfice d’un climat équatorial et reçoit plus de 2 000 mm de pluie par année, soit le double de la Suisse occidentale. La forêt qui recouvre l’Amazonie va alors fonctionner de manière similaire à l’océan en rejetant dans l’atmosphère près de 75 % de l’eau qu’elle reçoit. C’est un deuxième cycle qui débute et qui va transporter l’eau jusqu’à des zones trop éloignées des côtes pour recevoir les pluies provenant de l’océan.

La vapeur d’eau qui s’échappe de la forêt amazonienne va s’accumuler progressivement et former de nouveaux nuages qui, poussés vers l’ouest, constituent de véritables rivières atmosphériques. Ces masses nuageuses finissent par venir buter contre la cordillère des Andes. Cette chaîne de montagnes de 7 100 km de long produit un effet de barrage qui va dévier les nuages vers le sud. L’Argentine, le Paraguay, le sud du Brésil, des régions parfois éloignées de plusieurs milliers de kilomètres des côtes, se voient « irriguées » par les eaux des rivières volantes, permettant notamment d’y pratiquer l’agriculture. Les mégalopoles côtières, telles São Paulo, dépendent également de ces eaux qui viennent de si loin.

mais aussi biologique

Cycle de l'eau dans la forêt

Illustration du phénomène d'évapotranspiration des plantes, de l’évaporation depuis le sol et des eaux résiduelles. (Image: Mwtoews/Wikimedia Commons, licence CC)

On dit de la forêt amazonienne qu’elle est le « poumon de la planète », car la photosynthèse qui s’y déroule en masse produit de grandes quantités d’oxygène. Cette réputation en cache une autre, celle d’émettre dans l’atmosphère des quantités d’eau gigantesques ! En effet, au moment où les feuilles des arbres ouvrent leurs stomates pour absorber le CO2 et relâcher l’O2, des molécules de H2O s’échappent conjointement sous forme gazeuse. La part de CO2 dans l’air étant relativement faible, les stomates doivent rester ouverts longtemps, ce qui occasionne une perte d’eau conséquente. C’est la transpiration des plantes !

Cela dit, l’arbre a besoin de perdre de l’eau. La transpiration qui a lieu dans les feuilles crée une aspiration, qui, couplée au pompage de l’eau du sol par les racines, crée un flux hydrique à travers la plante. L’intérêt de ce flux pour l’arbre est de l’utiliser pour faire circuler des nutriments à travers ses tissus, des racines jusqu’aux feuilles. C’est tout simplement ce qu’on appelle la sève, une « rivière dans l’arbre » qui va donner naissance aux « rivières volantes ». Ce phénomène n’est pas marginal, car un arbre bien formé peut rejeter dans l’atmosphère 1 000 litres d’eau par jour à lui tout seul. Et la forêt amazonienne compte plusieurs milliards d’arbres… Le calcul est vertigineux, mais pour se donner une idée, le fleuve Amazone déverse dans l’Océan Atlantique 17 milliards de tonnes d’eau chaque jour. Sur la même durée, la végétation de l’Amazonie relâche dans l’atmosphère 20 milliards de tonnes de vapeur d’eau !

Pas mal pour des vieilles branches.

Un aviateur suisse au fil de l’eau

Afin d’établir la provenance de l’eau de pluie qui tombe à São Paulo, au Brésil, Gérard Moss pénètre dans les nuages à bord de son avion pour y prélever des gouttelettes d’eau. A l’aide d’un appareil, il va définir la signature isotopique de ces molécules d’eau. Les molécules d’eau sont composées de deux atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène. L’oxygène-16 (16O) est l’isotope le plus courant sur Terre, mais il existe également d’autres isotopes stables, dont l’oxygène-18 (18O). Ce dernier comporte deux neutrons de plus et est donc plus lourd que l’16O. Des processus physiques ou biologiques vont induire un « fractionnement isotopique » particulier, c’est-à-dire que le rapport entre la fraction d’18O et la fraction d’16O va être modifié. Le ratio 18O /16O est une sorte de « signature » utilisée pour tracer l’origine d’atomes d’oxygène. Grâce à cette technique, Gérard Moss peut donc affirmer si l’eau des nuages qui passent au-dessus de la forêt amazonienne provient de l’évaporation des océans, des rivières ou de la transpiration des arbres. Il a ainsi pu montrer que l’eau de ces nuages est issue des arbres amazoniens. Depuis, il lutte pour les protéger en montrant que la déforestation pourrait « tarir » les rivières volantes.

Évaluation moyenne:
  •  
(0 Évaluations)

Qu'en dis-tu?

Cet article n'a pas encore reçu de commentaires.